05.21.06

Conférence inaugurale

Publié dans 2. Conférence inaugurale à 9:16 par identitesinsulaires

Jean-Pierre LOZATO-GIOTART

TOURISME ET TERRITOIRE INSULAIRE :
ENJEU IDENTITAIRE et ANALYSE ISOCULTURELLE

L'impact du tourisme sur les populations et les lieux d'accueil a déjà fait l'objet de nombreuses études et analyses de la part d'anthropologues, sociologues, économistes, géographes et autres chercheurs ou responsables en charge des destinations touristiques ( *). Sans prétendre ni à l'exhaustivité ni à l'exclusivité, l'enjeu identitaire demeure l'une des problématiques centrales du tourisme durable ; et, par conséquent, cela peut justifier le recours à l'analyse isoculturelle dont l'objectif consiste à fixer les limites territoriales du risque d'acculturation et identitaire encouru par les populations locales face à des pratiques touristiques trop débridées. Pour des raisons géographiques et humaines qui leur sont propres, les milieux insulaires semblent plus particulièrement sensibles à un risque de recul identitaire généré par le tourisme. C'est donc à partir de quelques expériences particulières- pouvant servir d'exemples emblématiques que notre analyse tend à souligner la place fondamentale du territoire d'accueil au cour de l'enjeu identitaire insulaire. Après avoir rappeler le positionnement touristique des destinations insulaires, dans un second temps on exposera sur quels types d'indicateurs repose actuellement l'analyse isoculturelle. Il s'agit donc, prioritairement, d'une approche spatiale de l'impact du tourisme sur les populations d'accueil qui ne saurait se limiter aux seules destinations insulaires.

LES ÎLES : au coeur de l' « explosion » touristique mondiale

D'après l'Organisation Mondiale du Tourisme, la fréquentation touristique internationale a concerné un peu plus de 800 millions de personnes dont près de 75 millions soit 9,6% pour les seules destinations insulaires. Le marché des destinations insulaires est en pleine expansion surtout si l'on tient compte des croisières maritimes dont une large partie des clientèles fait escale dans une île. L'on peut véritablement parler d' « explosion » récente de la fréquentation touristique insulaire.

Figure 1- les principales destinations touristiques insulaires (millions de
touristes en 2005)(source/O .M.T.)

L'incessante noria des car-ferries entre le continent et la Corse ou d'une île à l'autre des Caraïbes, notamment en période de vacances, en témoigne directement. Cependant, au-delà des mythiques images insulaires traditionnelles véhiculées par la promotion ou la publicité commerciale la concentration géographique correspond à la réalité des flux touristiques vers les îles (figure 1). En effet, sur les cent mille îles dans le monde capables d'accueillir des touristes (**) une quinzaine d'entre elles, isolées ou sous forme d'archipel, concentrent pratiquement 90% de la fréquentation touristique insulaire ! Telle est toujours la réalité du marché touristique insulaire marqué par une spectaculaire concentration géographique à l'échelle planétaire. Faut-il donc redouter un phénomène d'acculturation, c'est-à-dire la perte d'identité propre à la population d'accueil, sous la seule pression d'une capacité de charge touristique trop forte à cause d'un nombre de touristes surdimensionné par rapport au nombre d'habitants ?
Cela ne saurait suffire comme seule explication d'un enjeu identitaire qui peut s'exprimer sous diverses formes sociales, culturelles et économiques.

MAITRISER SON TERRITOIRE POUR SAUVEGARDER SON IDENTITE

Traditionnellement, certains comme Dean Mac CANNEL (***) considérait que le péril identitaire était prioritairement lié à une fréquentation touristique dont le nombre finissait par submerger une population locale devenue très minoritaire sur son propre territoire. Sans reprendre ici tout l'historique de cette analyse de la carrying capacity, surtout inaugurée par l'école de sociologie anglo-saxonne, les études menées ultérieurement semblent avoir démontré que c'est par la maîtrise du territoire d'accueil touristique que passe l'enjeu identitaire.

Une analyse comparative de la situation touristique aux îles Canaries, aux îles Baléares et en Corse, pour ne retenir que ces exemples parmi d'autres, démontre clairement l'intérêt de la méthode isoculturelle. Premier cas significatif l île de Ténériffe où les communes méridionales sont les plus touristifiées c'est-à-dire assujetties au tout tourisme. Ainsi, il y a plus de dix ans, nous avons recensé la prépondérance des cultures extérieures, véhiculées par les touristes majoritairement non espagnols qui s'expriment dans l'usage minoritaire de la langue locale, les affichages, la publicité, la signalétique, la presse quotidienne, les revues et les médias audiovisuels particulièrement à travers les programmes télévisés. Dans les cas les plus extrêmes l'identité espagnole est passée au second plan et, pis encore, la majorité de l'espace foncier est plus ou moins directement sous le contrôle économique des sociétés immobilières, hôtelières et touristiques. Quand cela finit par dépasser 50% du sol communal l'on constate assez rapidement la marginalisation des locaux confinés à des emplois presque exclusivement dépendants du tourisme ou condamnés à l'exode vers le continent européen pour les plus jeunes diplômés ou non. La méthode isoculturelle consiste donc à faire le relevé sur le terrain de l'extension des impacts touristiques sous toutes les formes mentionnées ci-dessus. Cela permet de dresser la « carte identitaire » sorte de sonnette d'alarme plus précise sinon plus pertinente que l'approche traditionnelle fondée sur le seul rapport quantitatif touristes/nombre d'habitants.

IMPACTS TOURISTIQUES FONCIERS ET CULTURELS(+50%)

Figure – exemple de territoire communal « touristisé (+50%)

La conjonction des différentes formes d'occupation et d'appropriation du territoire d'accueil par le tourisme notamment par des acteurs exogènes peut aboutir à la « touristisation » ou sorte de colonisation à la fois culturelle et foncière. De nombreuses populations insulaires sont victimes ou menacées de « touristisation » comme à Bali, aux Baléares ou à Hawaï à cause d'une fréquentation touristique massive pouvant enregistrer jusqu'à 300 touristes/hectare et quinze à vingt fois plus de touristes que la population locale. Ce sont surtout les petites îles dont les superficies vont de quelques centaines d'hectares à moins de 5000km2 qui sont les plus directement concernées par l'enjeu identitaire à travers les enjeux culturels et territoriaux. Les Keys , ces micro-îles prolongeant la Floride entre le Golfe du Mexique, à l'ouest, et l'Océan Atlantique, à l'est, illustrent bien l'appropriation réalisées par la spéculation immobilière et touristique à l'origine de la disparition des identités locales :les indices isoculturels et foncier sont de l'ordre de 75% à 90% !

Cependant, l'on peut observer des cas de « résistance » à la « touristisation » comme en Corse, aux Seychelles et même aux Baléares. La Corse semble particulièrement rebelle à la pression touristique et le dynamitage de villages de vacances, de complexes golfiques ou de résidences secondaires en sont les illustrations les plus spectaculaires. Est-ce à dire que la Corse se trouverait dans une situation de saturation touristique devenue intolérable ? Les quelques statistiques dont nous disposons laissent plutôt à penser que la Corse demeure l'une des îles touristiques possédant encore une importante réserve naturelle d'espaces littoraux et montagnards. En effet, l'on enregistre dix fois moins de touristes dans l'île de Beauté qu'aux îles Baléares (1,6 millions contre 16millions) pour une superficie presque deux fois plus vaste (près de 9000km2 contre 5000km2). Et pourtant, l'on dynamite en Corse alors qu'au contraire les Baléares semblent submergées par les formes d'expression étrangères et en voie de « touristisation ». Serait-ce que les Corses aient une conscience identitaire exacerbée contrairement à des Baléarins en perte d'identité ? Notre longue connaissance du terrain et des héritages historiques nous a permis de comprendre que l'enjeu identitaire passe plus encore par les enjeux territoriaux que par les traditionnels enjeux culturels.

Dans le cas de la Corse, la propriété foncière est toujours sujette à l'indivision qui touche aussi les biens immobiliers dans de nombreuses communautés villageoises aussi bien sur le littoral qu'à l'intérieur. De plus, selon un droit coutumier tacite la plupart des bergers et éleveurs insulaires recourent à la vaine pâture sur l'ensemble des terres communales. Le pastoralisme Corse est largement tributaire de ce droit d'usage collectif qui assure sa survie économique mais aussi la qualité de ses produits (charcuteries, fromages, artisanat.). Toute appropriation du sol notamment touristique est alors considérée comme une remise en cause de ces usages coutumiers jamais véritablement contestés ni par les pouvoirs publics ni par la majorité des familles propriétaires dont la majorité des descendants travaillent et vivent à l'extérieur de la Corse. Par ailleurs, il est incontestable que le bouillonnement culturel stimulé par la revendication d'une corsitude identitaire renforce encore la volonté de certains de garder la maîtrise du territoire insulaire aux dépens du tourisme s'il le faut.

Dans le cas des îles Baléares, un véritable plan de « reconquête » identitaire a été engagé depuis 1995. Le phénomène de baléarisation a été et reste encore le synonyme de mur de béton touristique et d'acculturation de la population locale. Nombreuses furent les critiques formulées contre ce tout tourisme colonisateur d'îles naïvement engagées dans une irréversible perte d'identité. La dégradation des paysages côtiers, la trop forte capacité de charge territoriale et humaine conjuguée à des emprises culturelles visibles dans les médias sont autant d'expressions concrètes du phénomène de baléarisation. Et pourtant, les 700000 majorquins ne manifestent aucun rejet violent du tourisme comme semblent le faire une partie des insulaires corses. Cela s'explique par la pérennité de coutumes sur l'héritage et le foncier ,ayant force de loi, qui ont longtemps réservé l'héritage foncier au seul aîné de la famille; et, par ailleurs, le sol et le sous-sol n'entrent jamais dans les transactions immobilières notamment à des fins touristiques. Lors de l'adhésion de l'Espagne à l'Union Européenne, un droit de subsidiarité a freiné la touristisation des îles Baléares tout en n'empêchant leur touristification c'est-à-dire les atteintes portées aux paysages et à l'écosystème. Du coup, la destruction de structures touristiques jugées inadaptées ou portant atteinte à l'environnement reste une arme légale utilisée dans la stratégie de "reconquête"du territoire préalable indispensable à la sauvegarde de l'identité catalane et insulaire des hommes et de leur environnement.

Les Seychelles, au nord de Madagascar, peuvent servir d'exemple emblématique d'une politique touristique soucieuse des enjeux territoriaux et identitaires. En effet, sur les 118 îles et îlots qui composent cet archipel de très modeste superficie et peu peuplé (455km2 et 82000 habitants) seuls quelques îles sont ouvertes au tourisme. Les autorités seychelloises ont pris le parti d'un développement touristique contrôlé et en équilibre avec les potentialités d'accueil afin de préserver tout à la fois l'environnement tropical insulaire et l'identité des hommes. Le nombre de touristes est actuellement plafonné autour de 130000 par an -surtout des européens et en premier lieu des Français-ce qui permet de limiter les hébergements essentiellement sous la forme de petites unités comprenant quelques dizaines de lits. Les aménagements touristiques obéissent à une réglementation foncière et environnementale selon les normes suivantes:
- pas plus de 30% d'occupation des sols,
- pas de constructions massives et ne dépassant pas la cime des arbres,
- aucun aménagement à moins de 150m de la ligne de rivage,
- protection des récifs coralliens particulièrement fragiles,
- investissements étrangers à long terme et réinvestissement d'une partie des bénéfices sur place,
- laisser des espaces libres entre les divers types d'aménagements (ce qui explique les moindres dégâts lors du tsunami de noël 2004),
- insertion des locaux dans toutes les activités et les fonctions touristiques (souci particulier de former la main d'oeuvre locale).

Le tourisme représente la première activité du pays soit plus de la moitié des emplois et des revenus mais sans jamais céder à un tout tourisme dévastateur. Tout cela grâce au choix d'un tourisme plutôt haut de gamme sur l'échelle d'élasticité que l'on peut qualifier de marché de niche. Les Seychellois semblent réussir le triple pari d'un tourisme durable, c'est-à-dire renouvelable, d'un environnement sauvegardé et d'une identité respectée. En appliquant les méthodes isoculturelles et foncières aux Seychelles on se retrouve toujours à des indices inférieurs à 30% ce qui démontre bien la place et le rôle du territoire,pris dans son acception la plus large, dans l'enjeu identitaire dont les îles touristiques peuvent être l'objet. Incontestablement, les Seychelles jouissent d'une image positive à forte notoriété internationale tout en ayant fait le choix d'un « optimum » touristique (****) basé sur l'équilibre entre les contraintes environnementales et socio-économiques.

A partir des trois cas touristiques insulaires retenus, il se confirme que les enjeux identitaires sont souvent étroitement dépendants des enjeux territoriaux entre population locale et forces d'aliénation exogènes. Les pouvoirs publics et plus particulièrement les acteurs politiques ont une responsabilité directe quant au choix entre un tourisme débridé pouvant mener à tous les abus et un tourisme maîtrisé au profit de tous touristes et population autochtone.

CONCLUSION : une expérience à poursuivre .

La méthode que nous qualifions d'isoculturelle, présentée pour la première fois au Congrès Mondial de Sociologie, à Bielefeld, en 1992, est née d'expériences empiriques et pragmatiques menées dans diverse îles touristiques dans le monde. Son principal objectif consiste à percevoir et à dresser la cartographie des impacts sociaux, culturels et fonciers du développement touristique sur la destination d'accueil. Cela présuppose que l'on puisse obtenir le maximum de données fiables sur place afin de pouvoir de pouvoir construire précisément les principales lignes de « démarcation » identitaires et foncières entre la « société »touristique et la société locale. Les îles, et plus particulièrement les petites îles, sont des territoires touristiques à la fois emblématiques et plus faciles à étudier, du moins à priori, que des espaces plus vastes.

Toutefois, la méthode isoculturelle peut être utilisée dans n'importe quelle destination touristique quelle qu'en soit l'échelle. Grâce aux moyens informatiques il est possible de traiter et d'analyser des données encore plus complexes et d'en calculer des valeurs indiciaires cartographiables. Finalement, ce travail de recherche n'est rien moins que l'identification des enjeux identitaires à partir de la projection territoriale de leurs composantes sociales, économiques et culturelles.Mais, pour être efficace l'approche isoculturelle passe par la volonté des acteurs en charge des territoires d'accueil d'opter pour un choix touristique et humain capable d'être durable.

Sans aucun doute, les sociétés insulaires fortement engagées dans leur développement touristique semblent particulièrement concernées par les enjeux identitaires que cela implique. Les îles peuvent servir d'exemples pour d'autres destinations touristiques dans le monde, car dans le cadre de la mondialisation du tourisme les « résistances » identitaires locales sont de plus en plus actives. Affaire à suivre.

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